Entretien avec David Lemler sur son dernier livre : L’Invention du judaïsme

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David Lemler est philosophe et maître de conférences à Sorbonne Université, au sein de l’UFR d’études arabes et hébraïques. Il a également enseigné au département d’études hébraïques et juives de l’Université de Strasbourg. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en philosophie, il travaille principalement sur la philosophie juive médiévale, avec une attention particulière portée à Maïmonide et aux rapports complexes entre rationalité philosophique, langage et théologie. Il est notamment l’auteur de Création du monde et limites du langage (Vrin, 2020) et, plus récemment, de L’Invention du judaïsme (Albin Michel, 2025).

Ce dernier ouvrage est d’un intérêt majeur pour la compréhension des enjeux géopolitiques contemporains du Moyen-Orient, en ce qu’il interroge la construction historique et intellectuelle de la notion de judaïsme et éclaire les usages actuels de l’identité religieuse dans les discours politiques, nationaux et conflictuels.

Esmail Jasem, co-directeur du Cegesmo et ancien étudiant de David Lemler à l’Université de Strasbourg — d’abord en master EMOS (2014–2016), puis dans le cadre du diplôme d’université d’études hébraïques et juives (2017–2019) — a mené cet entretien, qui s’inscrit dans le prolongement naturel de ses études, en ce qu’il permet de renouveler notre regard sur le judaïsme et sur sa place au sein du Moyen-Orient, hier comme aujourd’hui.

Place désormais à l’entretien avec David Lemler autour de son ouvrage L’Invention du judaïsme.

1 – Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre ?

Je travaille depuis des années sur la « philosophie juive », une expression très problématique puisqu’elle associe deux termes qui peuvent paraître contradictoires : la philosophie et sa prétention rationnelle et universelle, le judaïsme associé généralement à la « religion » et à une forme de particularisme. Il m’est apparu au fil de mes années d’enseignement et de recherche, à l’Université de Strasbourg d’abord puis à Sorbonne Université, qu’une des spécificités de la pensée juive, qu’elle soit d’ailleurs « philosophique » ou non, était de poser des questions universelles à travers une interrogation constamment reconduite autour d’un nom propre : celui d’ « Israël », un nom qu’il est aujourd’hui difficile de dissocier de celui de l’État homonyme créé en 1948. Les Juifs ont constamment cherché à déterminer ce qui fait qu’ils sont juifs. Ils l’ont fait en remettant à l’ouvrage la définition de ce terme, « Israël », et en l’associant à un concept unificateur, qui diffère selon les contextes et les époques dans la longue histoire des Juifs.

Le livre essaie d’éclairer un paradoxe : si la question « ce qui fait que les Juifs sont juifs » se pose et trouve une réponse dans des textes fondateurs, tels que le Talmud, elle est pourtant reposée à différents moments de l’histoire des Juifs. Tout se passe donc comme si, la question elle-même, n’avait pas vocation à trouver de réponse définitive, mais devait être indéfiniment reconduite. C’est en ce sens uniquement que l’on peut parler d’une « invention du judaïsme » : dans divers moments, les Juifs sont amenés à repenser leur propre identité et le font dans des termes chaque fois spécifiques, liés au défi du temps, dans des termes souvent issus de la société majoritaire au sein de laquelle ils évoluent comme une minorité. Le Talmud invente « Israël » comme « peuple de la Torah », un ensemble d’individus définis par un statut juridique spécifique, dans un contexte exilique ; des penseurs juifs évoluant dans le monde musulman à l’époque médiévale redéfinissent Israël comme une « communauté (une ummah) de croyants monothéistes » ; dans l’Europe moderne, suite à l’Émancipation des Juifs, des penseurs juifs redéfinissent « Israël » comme les porteurs d’une mission « éthique » universelle. 

Bien sûr, ce qui explique la relance permanente de la question de l’identité juive est, non seulement la nécessité de se redéfinir dans un nouveau contexte historique et intellectuel, mais aussi l’absence d’un consensus parmi les Juifs autour de tels concepts unificateurs, qui menacent de les enfermer dans une catégorie au sein de laquelle ils ne se reconnaissent pas tous. 

J’ajoute qu’il est, aujourd’hui plus que jamais, nécessaire de rappeler cette constante réinvention d’« Israël » dans l’histoire de la pensée juive. Nous avons assisté à Gaza, suite au massacre du 7 octobre 2023, à l’exercice d’une violence extrême faite au nom d’Israël. Cette violence est une violence faite « au nom d’Israël », en son nom et à ce nom.

2 – Pourriez-vous nous éclairer sur les formes que prenait la dispersion juive au Moyen Âge ainsi que sur les conditions de vie des communautés juives à cette époque ?

Cette dispersion que vous évoquez est évidemment l’un des facteurs qui a rendu nécessaire une définition et une redéfinition « d’Israël ». Le Talmud, rédigé en Babylonie (l’Irak actuel), vers le VIe siècle, reflète les réflexions des rabbins des premiers siècles de l’ère chrétienne, face au défi d’une existence juive vouée à se perpétuer en exil. Il pose une identité distinctive d’Israël régi par les lois de la Torah, mais aussi un principe : « dina de-malkhuta dina » (la loi du royaume est la loi), autrement dit l’intégration partielle de la loi du pays de résidence dans la loi juive (halakhah) et la reconnaissance de l’autorité de cette loi.

À cette adaptabilité de la loi juive, conçue pour résister à l’exil, s’ajoute le statut spécifique assigné aux Juifs dans l’Empire romain, puis les sociétés chrétienne et musulmane à l’époque médiévale. Les Juifs dans chacun de ces contextes constituent une minorité reconnue comme telle. Ils sont, au gré des contextes protégés et intégrés dans la société et la culture majoritaire ou au contraire marginalisés et persécutés. Ce statut spécifique se traduit dans le Moyen Âge chrétien, par le fait qu’ils constituent la seule minorité religieuse non-chrétienne admise en Europe. Ils ont une autonomie relative quant à l’organisation de leurs affaires internes. 

Dans le monde musulman à l’époque classique, ils sont des dhimmis, car dépositaires d’une version certes périmée (voir falsifiée) du Livre. À ce titre, ils sont tout à la fois protégés et soumis au pouvoir musulman. Mais ce statut est d’une grande plasticité et n’empêche ni le fait que des Juifs aient pu jouer un rôle politique important (notamment en Espagne entre les Xe et XIIe siècles), ni à l’inverse qu’ils aient pu être persécutés (lorsque ce statut a été remis en cause par certains mouvements et pouvoirs politiques tels que les Almohades).

3 – Dans votre livre, vous montrez comment certaines figures majeures du judaïsme médiéval, comme Saadia Gaon, ont intégré des schèmes de pensée issus de l’islam. Pourriez-vous expliquer en quoi cet échange intellectuel a contribué à transformer durablement le judaïsme et à façonner ce que vous appelez “l’invention médiévale du monothéisme juif” ?

J’utilise en effet cette formule provocatrice « d’invention médiévale du monothéisme juif » en un sens bien précis : si le monothéisme est une « doctrine » de l’unité absolue de Dieu, associée à une réflexion théologique sur ses attributs, le judaïsme ne devient « monothéiste » que tardivement et dans le contexte musulman. 

Ce n’est qu’à l’époque médiévale que des autorités juives ont jugé nécessaire de mettre au cœur de la définition « d’Israël » le fait de croire à certaines choses relatives à Dieu : son existence bien sûr, mais aussi son unité et son incorporéité. La Bible et la littérature rabbinique ancienne fourmillent d’anthropomorphismes qui témoignent du fait que leurs rédacteurs n’avaient absolument pas le souci de promouvoir une absolue incorporéité de Dieu. Certes le Dieu d’Israël est unique, il est parfois dit irreprésentable (tout en étant souvent représenté dans le texte biblique lui-même), mais la Bible ne fournit aucune théologie monothéiste. 

Cette monothéïsation de la tradition juive advient dans les premiers siècles de l’Empire musulman. Je m’attache à le montrer particulièrement à travers l’étude d’un auteur particulièrement important : Saadia Gaon, une autorité rabbinique babylonienne de tout premier plan du Xe siècle. Saadia Gaon est considéré comme le premier philosophe juif du Moyen Âge. Il en est en fait le premier « théologien » puisque sa pensée s’apparente au kalām mutazalite, une école de théologie rationnelle attachée à démontrer ce qu’elle considère comme les croyances fondamentales de l’islam. Saadia Gaon adopte cette démarche, dans son Livre des croyances et des opinions (écrit en arabe sous le titre Kitāb al-Amānāt wa-l-i‘tiqādāt) et l’applique au judaïsme. Dans son introduction, il place la catégorie de « croyance » au cœur de la pensée juive. Pour la première fois, l’autorité au sein de la tradition juive n’est plus seulement définie par le fait de pouvoir se prononcer sur la loi (halakhah), mais aussi par le fait de décider ce qu’il faut ou non croire. Cette ligne se poursuivra jusqu’à Maïmonide qui définit explicitement l’appartenance à Israël par le fait de croire à certains articles de foi monothéiste.

Vous pouvez commander L’Invention du judaïsme en version papier ou numérique sur le site des éditions Albin Michel : https://www.albin-michel.fr/linvention-du-judaisme-9782226503381

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